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  • JJS
  • Membre/Member, NTIA IANA Functions' Stewardship Transition Coordination Group (2014~2016); Membre/Member, NetMundial Initiative Coordination Council (déc. 2014~2016); ICANN/ALAC (2010~14); ICANN Board (2007-10); diplomat(e) (1971-2005); ambassadeur/dor (1995-2005). Gouvernance; défis globaux / Governance; global challenges.
  • Membre/Member, NTIA IANA Functions' Stewardship Transition Coordination Group (2014~2016); Membre/Member, NetMundial Initiative Coordination Council (déc. 2014~2016); ICANN/ALAC (2010~14); ICANN Board (2007-10); diplomat(e) (1971-2005); ambassadeur/dor (1995-2005). Gouvernance; défis globaux / Governance; global challenges.

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4 septembre 2007 2 04 /09 /septembre /2007 09:15

  The English version of this article is located after the French original: please scroll down to read.


L'invité : Pierre de l'Oratoire


A la suite de mon article sur "Chongqing, ville mondiale ?", j'ai reçu une intéressante contribution au débat sur la rapide urbanisation du monde. J'ai plaisir à accueillir ici cette réflexion de "Pierre de l'Oratoire", pseudonyme d'un ami économiste, en espérant qu'elle suscitera à son tour d'autres commentaires.

" Les informations que vous donnez sur Chongqing sont vraiment impressionnantes !
Et quels défis dans un laps de temps si court ! Aujourd'hui, l'évolution du monde impose à ces villes / agglomérations / régions d'accomplir
en une ou deux décennies ce qui a pris un ou deux siècles en Occident ! Qu'on en juge en comparant vos chiffres à ceux, par exemple, de l'évolution de l'agglomération parisienne : au recensement de 1801, Paris compte 546.000 habitants; vers 1835, l'agglomération compte un million d'habitants ; deux millions vers 1860 ; quatre vers 1905 ; cinq vers 1920 ; six à la veille de la seconde guerre mondiale; neuf vers 1980 ; et onze en 2000. Ainsi, "tranquillement", Paris a pu ouvrir sa première gare (Saint Lazare) en 1837 ; sa première ligne de métro en 1900 ; son boulevard périphérique vers 1960... Et on pourrait de même parler de la voirie et du nombre de voitures, des égouts, des écoles,  des équipements de santé...

Trois grandes questions se posent alors, d'ordre politique, d'ordre économique, d'ordre psycho-sociologique :
- Quel(s) pouvoir(s) politique(s) sera/seront assez fort(s), visionnaire(s), planificateur(s), non corrompu(s)... pour conduire, à tous le moins accompagner le moins mal possible, ces évolutions ?
- D'où va venir le capital requis pour les indispensables infrastructures ?
- Quels impacts psycho-sociologiques sur des habitants de plus en plus déracinés ?


Sur le plan politique, je ne résiste pas au plaisir de citer Jean-Claude Guillebaud, parlant du philosophe allemande Hans Jonas (auteur du livre désormais célèbre intitulé "Le Principe responsabilité") :
"... Hans Jonas, dans ce livre comme dans ses innombrables interventions ultérieures, ne se contente pas d'évoquer les possibles catastrophes écologiques, climatiques ou stratosphériques imaginables dans un proche avenir, il s'en prend avec force au "vide éthique" et à l'insouciance infantile qui prévalent chez nous face à des enjeux aussi décisifs. Il remet finalement en question le principe démocratique lui-même, cette irresponsabilité structurelle produite par l'alliance d'une opinion versatile avec les logiques aveugles du marché. A ses yeux, la démocratie n'est pas armée pour répondre à de telles menaces. Invoquant l'urgence, il propose de s'en remettre à des formes plus autoritaires de pouvoir qu'il appelle un "tyrannie bienveillante". Il suggère de substituer cette dernière à l'appétit insatiable des foules hédonistes et consuméristes qui ne prennent en compte que le court terme..." (J-C Guillebaud, La force de conviction, Essais Points, p. 85).

Prenons donc rendez-vous pour 2020, comme vous nous y invitez, et regardons alors Chongqing et Sao Paulo, Mexico, Lagos, Le Caire, Mumbai... Qu'aura accompli une démocratie (ultra) libérale, prisonnière de son idéologie du "moins d'Etat" ? Une démocratie avec un gouvernement "de gauche" aura-t-elle eu une force politique suffisante, et sur la durée ? Quid d'un régime "personnel et musclé" ? Peut-être le régime chinois aura-t-il été mieux armé, selon les critères de Hans Jonas, pour relever avec succès ces défis ?
Et derrière ces questions, d'autres au moins aussi importantes: quels choix politiques de développement ? la juxtaposition de ghettos pour surper-riches, et une jungle urbaine pour les autres ? ou bien un développement plus harmonieux, plus équilibré, plus équitable ? La Chine avec cette augmentation rapide des inégalités sous l'effet du rattrapage économique à marche forcée, ne porte-elle pas les germes de graves problèmes que la rapidité d'une urbanisation insuffisamment "bien" conduite ne fera qu'amplifier et exacerber, avec des risques d'explosions locales, bien plus fortes que celles déjà enregistrées ?


Sur le plan économique, on comprend le défi que représente la formation de capital fixe à de tels niveaux, en si peu de temps, pour mener à bien les indispensables infrastructures. Le taux d'épargne des ménages, très élevé en Chine pour de multiples raisons, peut représenter un atout indéniable par rapport à beaucoup de pays en développement. La Banque Mondiale, les pays occidentaux via une aide dirigée, sauront-ils jouer leur rôle dans le financement (selon des modalités enfin intelligentes !) de toutes les infrastructures requises ? Quelle part sera dévolue -pour des raisons idéologiques- au secteur privé ?  On a déjà pu constater les problèmes posés par une privatisation trop rapide, mal conduite, mal encadrée contractuellement, des secteurs de l'approvisionnement en eau de plusieurs grandes villes du tiers monde...


Sur le plan psycho-sociologique, on sait que la croissance de l'agglomération parisienne, par exemple, s'est nourrie du double phénomène de l'exode rural et de l'industrialisation (première révolution industrielle - avec la misère et le contexte si bien décrits par les grands auteurs classiques français comme Zola, Hugo, Balzac...). Mais, comme on l'a vu, ceci s'est fait (i) sur une longue période, et (ii) dans un contexte de familles nombreuses. C'est dire que (presque) chaque Parisien gardait de fortes attaches (ô combien rassurantes; y compris pour l'approvisionnement vivrier) avec de la famille en province! On a ainsi pu dire que Paris était la plus grande ville auvergnate de France, la plus grande ville bretonne, etc....

 

Citons Boris Cyrulnik, psychiatre de renom, désormais membre de la toute nouvelle Commisison Attali, dans un entretien à Libération (30 août 2007):
"... On sait qu'entre 2015 et 2020, 80% de la population mondiale vivra dans des zones urbaines. On ne mesure pas à quel point cela bouleverse notre rapport à la vie, à la confiance. Parce que cette tendance va contribuer à exacerber une reproduction des structures chères à Bourdieu. Comme l'école, la ville, selon l'endroit où vous habitez, est une facteur de désintégration ou de reproduction des élites. Le développement des périphéries entraîne des processus de socialisation archaïque; de rapport dominant-dominé, de loi du plus fort. Plus l'urbanisation se fait vite, plus les familles explosent..."

Est-ce qu'en Chine, la survivance, voire la renaissance du culte des ancêtres pourra partiellement pallier les dégats psycho-sociologiques d'une telle urbanisation "aliénante" ?

En tout cas, merci pour vos impressions de Chongqing, et plus généralement de votre blog dont la qualité d'écriture à elle seule constitue un plaisir rare.

                                                                                                                     Pierre de l'Oratoire "

Si vous souhaitez donner votre avis, cliquez sur "ajouter un commentaire", ci-dessous après la traduction en anglais du présent texte.
Ou retour à la page d'accueil de Serenidee.

                                               
                                                   Guest author: Pierre de l'Oratoire



After my article "Chongqing, world city?" appeared on this blog, I received an interesting contribution to the debate on the rapid rate of urban growth in the world. It's a pleasure to welcome, as guest author, "Pierre de l'Oratoire" (pseudonym of a friend who is an economist), and I hope this will lead to further comments. This article was translated from the French original by JJS.

" The information you provide on Chongqing is truly impressive!
 And what immense challenges have to be met in such a short time!  Today, global trends are forcing such cities / conurbations / regions to accomplish, in only one or two decades, major changes which happened in the course of one or two centuries in the West! 
This becomes quite clear when I compare, for instance, the figures you provided with those available for the growth of Paris and its area: according to the population census in 1801, Paris had 546,000 inhabitants; around 1835, the conurbation had a population of one million; two million around 1860; four around 1905; five around 1920; six on the eve of the First World War; nine towards 1980; and eleven in 2000. As you can see, Paris, without being rushed, was thus able to open its first railway station (Saint Lazare) in 1837, its first underground "métro" line in 1900, its ring road ("boulevard périphérique") around 1960... In the same way, one could mention the gradual rise in numbers of roads and streets, cars, sewerage facilities, schools, public health amenities...

These developments beckon three important questions, respectively political,  economic, and psychological / societal:
- What political power(s) is/are/will be/ sufficiently assertive, visionary, capable of planning, non corrupt, to conduct -or at least to assist in an acceptable way- such major evolutions?
- Where will we find the capital required for the indispensable infrastructures ?
- What will be the psychological and societal impact on city-dwellers, ever more uprooted?


At a political level, I cannot resist the pleasure of quoting Jean-Claude Guillebaud about Hans Jonas (German philosopher, author of the now famous book "The Principle of Responsibility"):
"... In this book as in many of his later statements, Hans Jonas not only conjures up ecological, climate or stratosperic upheavals which may occur in the near future, but he also forcefully condemns the "ethical vacuum" and the infantile lack of concern which is so prevalent when we are faced with challenges of such a magnitude. He goes so far as to question the very principle of democracy, that structural lack of responsibility which is born of the alliance between a versatile public opinion and blind market forces. In his view, democracy is ill equipped to face such threats. Under the dire pressure of urgency, he suggests we surrender to a more authoritarian form of power, which he calls a "benevolent tyranny". He suggests setting up such a system to replace the insatiable appetite of the hedonistic and consumer masses who hold nothing but a short-term view...". (J.-C. Guillebaud, "La force de conviction", Essais Points, p. 85).

Indeed, I take up your suggestion that we re-visit this subject in 2020, to look at Chongqing and Sao Paulo, Mexico, Lagos, Cairo, Mumbai... By then, what will have been accomplished by (ultra-) liberal democracy, ensnared in its ideology of "less State"? Will democracy, under a left-leaning government, be strong enough, and have sufficient sustainability? And what will come out of "personal and muscular" leadership? Perhaps the Chinese régime will turn out to have been better prepared (if you adopt the crieteria set out by Hans Jonas) to successfully meet these challenges? And behing these questions, there are some others, no less important. What development policies shall we choose: a juxtaposition of ghettos for the ultra-rich, and an urban jungle for the others? Or a more harmonious type of development, balanced and equitable? In China, where increasing inequality has risen from an extremely fast process of "catching up", is there the danger that already serious problems might be compounded by a pattern of urban growth conducted at full speed, without sufficient care, which in turn could lead locally to explosions far greater than those already seen?

From the point of view of economics, one can understand that asset formation at such levels in such a short period, as required to set up massive infrastructure, can be a tremendous challenge. The savings rate of individuals, very high in China for various reasons, can be a clear advantage compared with many developing countries. Will the World Bank, will Western countries through their official development aid, be capable of playing their part in financing (hopefully, this time in an intelligent way!) all the required infrastructures? What share will the private sector be given in this, for ideological reasons? One has already seen many problems arising from hasty privatisation of water utilities in several large cities in the developing world, in projects which were poorly managed, with insufficient contract guarantees...

As for the psychological and societal aspects, we know for example that the growth of Paris happened as a result both of rural exodus and the expansion of industry (the first industrial revolution, with its misery and social context so well described by the classic French authors such as Zola, Hugo, Balzac...). But, as we have just seen, this came about (i) over a long period, and (ii) in the context of large families. In fact, (almost) every Parisian had strong family links elsewhere in France (very reassuring links, including for access to food supplies!). It has also been said that Paris had the largest population from Auvergne (a region in the centre of France), or was the largest breton city, etc...

Let me quote
Boris Cyrulnik, the renowned psychiatrist, now a member of the newly-established Attali Committee (chaired by Jacques Attali, an economist who was adviser to President Mitterrand and later became the first CEO of the European Bank for Reconstruction and Development), in an interview with Libération, the French daily (30 August 2007):
"... We know that somewhere between 2015 and 2020, 80% of the world's population will live in urban areas. We have no idea to what extent this will modify the way we live, or the notion of trust. Because this trend will exacerbate the "reproduction of structures" so well described by Bourdieu (the late French philosopher). As is the case with schools, cities -depending on where you live- are a factor of disintegration or of reproduction of elites. The growth of peripheral urban areas brings about archaic processes of socialisation, patterns of domination / being dominated, the law of the jungle. The more urban growth happens fast, the more families explose...".

In China, will the survival -or the renaissance- or ancestors' cult be able to compensate, at least in part, for the psychological and societal damage of such an "alienating" pattern of development?

Be that as it may, thank you for sharing your impressions of Chongqing, and more widely thank you for your blog Serenidee, which is a rare pleasure to read.
                                                                                                                           Pierre de l'Oratoire "

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Published by Pierre de l'Oratoire (pseudonyme)
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commentaires

A. Reignier 04/09/2007 12:59

Cher Blogueur, merci pour votre article sur "Chongqing, ville mondiale?". Les chiffres sont sidérants et effectivement on ne pense pas souvent, me semble-t-il, à cette ville chinoise quand on réfléchit aux grandes aggolomérations du monde ou du tiers-monde. Donc vos propos sont salutaires. Ces villes seraient vingt à dépasser ainsi aujourd'hui la barre des dix millions d'habitants. On voit rapidement la similitude des problèmes et des défis auxquels ces villes doivent faire face: pollution, logement, sanitaire, transports publiques, infrastructures scolaires, de santé, etc.. Aussi intéressant est de prendre conscience des différences, parfois très grandes, entre ces villes. A cet égard, la récente exposition de la Tate Modern de Londres, intitulée "Global Cities" qui s'est tenue du 20 juin au 27 aoüt 2007, apporte des éclairages passionnants. On trouvera de nombreux exemples de cette diversité sur le site de l'exposition: http://www.tate.org.uk/modern/exhibitions/globalcities/default.shtm Je ne résiste pas au plaisir cérébral d'en citer quelques uns que je trouve particulièrement éloquents ou stimulants: - A Los Angeles, 10% des trajets sont effectulés en transport public, contre 78% à Tokyo, et 50% à Sao Paulo. - A Sao Paulo, on compte environ un millier d'hélicoptères privés, chiffre voisin de Tokyo et New York. - Une ville cotière peut être grandement avantagée dans la conduite de sa stratégie d'urbanisation: 40% de Tokyo est ainsi sur du terrain gagné sur la mer. De même pour les "vieilles" villes qui peuvent récupérer de très importantes surfaces jadis dévolues aux industries qui ont disparu ces dernières décennies. - La population de Mexico City a été multipliée par 10 depuis 1940; celle de Sao Paulo "seulement" par deux depuis 1960. - Au Caire, 60% des habitants résident dans des constructions non-autorisées ("unlicensed housing"). - La densité résidentielle est de 4,500 habitants au kilomètre carré à Londres, 5,800 à Mexico City, 34,000 à Mumbai, 36,500 au Caire (NB: à Paris, on estime que cette densité a été de 100,000 habitants dans certaines parties de la ville au milieu du 19è siècle). - A Londres, un petit tiers des résidents est d'origine ethnique non-blanche, à Los Angeles la "minorité" Latinos représente plus de 50% de la population et 40% des résidents sont nés hors des Etats Unis; à Shanghai, ces résidents nés à l'étranger ne sont que 0.7%. Encore merci pour cet éclairage édifiant sur Chongqing, qui aurait clairement mérité de faire partie de cette exposition de la Tate Modern ! Avec mes très cordiales salutations,A. Reignier (le blogueur qui tisse sa toile)

JJS 04/09/2007 13:20

Cher A. Reignier,un grand merci pour ces informations très intéressantes (et peu connues) et pour ce commentaire qui apporte beaucoup au débat que j'ai essayé de lancer en mettant en ligne mon article sur Chongqing.J'espère que d'autres bloggeurs voudront suivre l'exemple, et poursuivre le débat.Pourrais-je savoir où l'on peut acheter un exemplaire du catalogue de l'exposition sur les villes de la Tate Modern ?Bien cordialement,JJS.