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  • Membre/Member, NTIA IANA Functions' Stewardship Transition Coordination Group (2014~2016); Membre/Member, NetMundial Initiative Coordination Council (déc. 2014~2016); ICANN/ALAC (2010~14); ICANN Board (2007-10); diplomat(e) (1971-2005); ambassadeur/dor (1995-2005). Gouvernance; défis globaux / Governance; global challenges.
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19 mai 2017 5 19 /05 /mai /2017 11:02

Man findet die deutsche und englische Versionen weiter unten.

You will find the German and English versions below the French version.

 

Lettre à mes proches : l'Europe demain

par Roland Stalder, Jean-Jacques Subrenat, Daniel Marthaler *

 

Lettre 2

« Dover and out!1 », un cas d'amnésie

18 mai 2017

Le 29 mars 2017, Theresa May, première ministre britannique, a fait remettre au Conseil européen, la décision du Royaume Uni de se retirer de l'UE2. Les pourparlers entre Londres et Bruxelles devront aboutir dans un délai de deux ans. Pour ses promoteurs, Brexit est la suite logique de ce que Margaret Thatcher réclamait à ses collègues européens en 1979, « I want my money back »3. Trente-huit ans plus tard, une majorité de Britanniques s'est laissée convaincre que l'UE est essentiellement une affaire d'argent, et qu'une conspiration européenne a privé le Royaume Uni de sa souveraineté. Les faits historiques sont sensiblement différents.

 

Pour les principaux artisans de la construction européenne, Jean Monnet, Robert Schuman, Konrad Adenauer, Alcide de Gasperi et d'autres, l'objectif était de reconstruire une Europe ravagée, mais aussi d'éviter de nouvelles guerres. Monnet, convaincu que le meilleur moyen de préserver la paix était de créer une solidarité de fait entre Etats, proposa de lancer une Communauté charbon et acier, première mouture de l'EU. De son côté, Winston Churchill faisait le même constat en 1946 : « Nous devons ériger quelque chose comme les États-Unis d’Europe (…). J'en viens maintenant à une déclaration qui va vous étonner. Le premier pas vers une nouvelle formation de la famille européenne doit consister à faire de la France et de l'Allemagne des partenaires »4.

 

Comme on le voit, l'origine de l'UE se trouve bien dans la volonté de relever l'Europe de ses ruines, et de créer entre nations européennes une solidarité capable de préserver la paix. La France et la République fédérale d'Allemagne, conscientes de leur responsabilité à cet égard, ont lancé un partenariat qui, encore aujourd'hui, constitue une pièce maîtresse de la construction européenne.

 

Fait moins connu, c'est d'abord aux autorités britanniques que Monnet proposa un partenariat de grande ampleur. En 1939, peu après la conclusion de l'alliance militaire entre l'Allemagne et l'Italie, Monnet mit au point un plan de fusion des industries militaires de la France et du Royaume Uni, que De Gaulle et Churchill acceptèrent ; ils le nommèrent d'ailleurs conseiller auprès du président Roosevelt pour coordonner la fourniture de matériel militaire par les Etats-Unis pour combattre l'Allemagne nazie. En 1943, en pleine guerre, Monnet envisageait déjà un projet européen : « Il n'y aura pas de paix en Europe si les Etats se reconstituent sur une base de souveraineté nationale avec ce que cela entraîne de politique de prestige et de protection économique. Si les pays d'Europe se protègent à nouveau les uns contre les autres, la constitution de vastes armées sera à nouveau nécessaire »5.

 

Une fois la paix restaurée, Monnet poursuivit son idée : en mars 1949, il soumit aux ministres des finances britannique et français un plan de fusion entre les deux principales économies européennes de l'époque. Fin 1949, dans un contexte d'instabilité gouvernementale et monétaire à Paris, Londres donna finalement une réponse négative6.

 

C'est de l'échec de ce projet franco-britannique qu'est né le plan, bien plus ambitieux, d'une communauté européenne. Monnet en fit part à Robert Schuman, ministre français des affaires étrangères, et ensemble ils présentèrent le “plan Schuman” aux autorités de la République fédérale d'Allemagne, qui l'approuvèrent. Le 9 mai 1950, Schuman déclara devant de nombreux dirigeants européens réunis dans le Salon de l'horloge, quai d'Orsay à Paris : « L’Europe ne se fera pas d’un coup, ni dans une construction d’ensemble : elle se fera par des réalisations concrètes créant d’abord des solidarités de fait. Le rassemblement des nations européennes exige que l’opposition séculaire de la France et de l’Allemagne soit éliminée. L’action entreprise doit toucher au premier chef la France et l’Allemagne »7.

 

Les grandes étapes suivantes sont bien connues8. La signature par les six Etats fondateurs du Traité de Rome (1957) établissant la Communauté économique européenne (CEE), proposait la réduction progressive des barrières tarifaires, l'établissement d'une union douanière, la création d'un marché unique pour les biens, le travail, les services et les capitaux. Pour gérer cet ensemble, les Six créèrent la Commission européenne ; ils ébauchèrent aussi des « politiques communes » couvrant l'agriculture et les transports. Chacune des étapes suivantes était censée répondre au besoin de renforcer le nouvel ensemble européen, en facilitant les échanges entre ses membres et en harmonisant les grands secteurs de l'économie.

 

Mais dès le début, certains ont eu pour l'Europe une ambition fédéraliste, tandis que d'autres voulaient s'en tenir à un simple marché commun. A elle seule, cette divergence entre deux visions explique les chemins sinueux suivis, de la CEE d'hier à l'UE d'aujourd'hui. Dès la fin du 19ème siècle, un intellectuel suisse, Jacob Christoph Burckhardt, mettait en garde contre une uniformisation du continent : « Il faut protéger l'Europe du danger d'une unité politique, religieuse et sociale qui menacerait sa spécificité, la richesse de son esprit »9.

 

Une étape significative est franchie en 1973, lorsque les Six accueillent le Danemark, l'Irlande et le Royaume-Uni. Il faut noter que le président De Gaulle s'était opposé deux fois à l'entrée du Royaume-Uni, lui qui avait à l'esprit ce mot de Churchill durant la guerre, "Entre l'Europe et le grand large, l'Angleterre choisira toujours le grand large"10. Mais en 1972, le président Pompidou accepta les conditions formulées par Edward Heath, premier ministre britannique. On comprend l'attrait que pouvait présenter à l'époque, notamment pour Paris, la puissance industrielle, monétaire, financière et militaire du Royaume-Uni. Souvenons-nous qu'en pleine guerre froide, il s'agissait aussi pour la CEE de se démarquer des deux grands blocs contrôlés par Moscou et Washington. Mais comme l'a souligné la campagne du référendum du Brexit en 2016, Londres a toujours considéré l'ensemble européen non comme un projet d'envergure, mais comme un simple marché commun. Londres a toujours réservé sa vision stratégique, celle du long terme, à sa « relation spéciale » avec Washington, et avec l'OTAN en ce qui concerne la sécurité et la défense collective.

 

Les étapes suivantes ont souligné les hésitations des dirigeants européens, entre l'approfondissement du projet européen (consolidation des institutions et des mécanismes communs), et l'élargissement (accueil de nouveaux Etats-membres). Depuis longtemps Washington, aidé en cela notamment par Londres et Ankara, prônait un élargissement de l'UE, dans le but de contenir ce concurrent économique, mais aussi dans l'idée de tenir en échec une Europe de la défense qui, à ses yeux, affaiblirait l'Alliance atlantique dirigée par Washington.

 

A certaines périodes, des capitales européennes ont eu leurs propres raisons pour poursuivre l'élargissement, et même pour l'accélérer : dans la dernière partie du 20ème siècle ce fut notamment l'attitude de Berlin, soucieuse d'avoir des amis dans l'environnement géopolitique incertain créé par l'implosion de l'Union soviétique. L'Allemagne, réunifiée depuis peu, voulait surtout un voisinage stable, autour de la mer Baltique et dans les Balkans. D'autres capitales étaient conscientes qu'un élargissement à marche forcée creuserait les écarts dans de nombreux domaines : solidité des institutions démocratiques, indépendance de la justice, capacités financière et budgétaire, fiabilité des systèmes de sécurité et de défense ... Dans le même temps, la plupart des nouveaux membres souhaitaient être admis aussi dans le système monétaire européen, la « zone Euro ». La grande variété des situations, d'un pays à l'autre, risquait de nuire à la cohésion de l'UE qui, aujourd'hui encore, continue de faire face aux conséquences du choix d'élargir avant de consolider. La crise monétaire, financière, économique et sociale en Grèce en est un exemple frappant. Les mouvements migratoires de Bulgarie vers les pays plus prospères de l'UE en est un autre exemple.

 

Depuis le début du 21ème siècle l'UE, tout occupée à son élargissement et à la gestion de différentes crises, a été moins attentive à d'autres aspects pourtant importants de son projet, et qui restent en chantier : rôle crucial de la culture pour nourrir la démocratie, effort concerté pour l'éducation et l'apprentissage, défense et sécurité européenne, harmonisation fiscale, portabilité des compétences et des cotisations sociales, harmonisation du contrôle des frontières, harmonisation des règles et des capacités d'accueil des migrants... Ce sont là quelques-uns des sujets que l'UE aura à traiter dans les années à venir. Elle devra également contribuer à relever des défis globaux : possible nouvel isolationnisme des Etats-Unis ; montée en puissance de la Chine, de l'Inde, de la Turquie, du Brésil, de l'Indonésie ; nouvelles alliances conclues ou recherchées par la Russie ; extension probable de guerres asymétriques11 caractérisées par la violence aveugle commise au nom de convictions religieuses ; recul des droits humains à grande échelle ; persécution de femmes ; non-scolarisation d'enfants ; nécessité de gérer de manière globale des ressources essentielles comme l'eau potable ; devoir de continuer à assurer la maîtrise des armes de destruction massive ABC (atomiques, biologiques, chimiques) ; mise en œuvre des résolutions du COP21 pour éviter des catastrophes climatique et écologique.

 

Le projet européen trouve son origine dans le passé : il s'agissait avant tout de reconstruire des pays dévastés et d'empêcher le retour de la guerre. Mais quel bilan peut-on dresser de ses actions ? C'est ce que la prochaine lettre se propose d'examiner.

 

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Les auteurs s'expriment ici à titre personnel et leurs opinions ne prétendent pas refléter les positions d'entités avec lesquelles ils pourraient avoir des liens. R. Stalder, citoyen suisse, ingénieur, a occupé des postes de direction en entreprise. J.-J. Subrenat, citoyen français, est un ancien diplomate. A partir d'un plan détaillé en français rédigé par Subrenat, la version en allemand a été rédigée par Stalder et révisée par Marthaler. La version en anglais, rédigée par Subrenat, a été revue par Carole Sunderland. Chacun assume la responsabilité pour sa version.

1   Pour célébrer le divorce annoncé entre le Royaume-Uni et l'UE, le quotidien britannique The Sun du 29 mars 2017 a fait un photomontage, projetant sur une falaise de Douvres le slogan « Dover and out », https://ricochet.com/419385/dover-uk-tabloid-celebrates-brexit-grand-style/

3  Article dans Le Monde : http://www.lemonde.fr/europe/article/2005/05/11/30-novembre-1979-margaret-thatcher-i-want-my-money-back_648386_3214.html . Le compte rendu complet du Sommet des chefs d'Etat et de gouvernement de la Communauté économique européenne, Dublin, septembre 1979 : http://www.margaretthatcher.org/speeches/displaydocument.asp?docid=104180

4  Discours à l'Université de Zurich, 19 septembre 1946, http://mjp.univ-perp.fr/textes/churchill19091946.htm

6  Jean Monnet, Mémoires, pp. 329-332

9  Jacob Christoph Burckardt, Historische Fragmente, aus dem Nachlass gesammelt von Emir Dürr. Stuttgart Berlin, Deutsche Verlagsanstalt 1942.

 

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Published by JJS
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